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Luka Kranjc: Memories of The Memory: Un nouveau 8c en Croatie

Wednesday, Novembre 22, 2017
L’ambassadeur BD Luka Kranjc est un grimpeur slovène à fort tempérament, connu pour ses ascensions audacieuses en alpinisme et ses prouesses en trad. Il a récemment réalisé en Croatie son ascension la plus extrême en libre, Spomin, une grande voie monstrueuse de 350 mètres cotée 8c. Pour Kranjc pourtant, réussir cette voie signifiait moins réussir son objectif que se souvenir de son ami et collègue BD qui vient de disparaître. En effet, Spomin porte bien son nom puisqu’elle signifie « La mémoire ».

Quelque part sur la côte d’un pays méditerranéen nommé Croatie, le Canyon de Paklenica a creusé un profond sillon depuis le massif du Velebit jusqu’à la mer Adriatique. Avec ses falaises verticales et sa localisation originale, Paklenica est un bon terrain d’entraînement pour les grimpeurs, du grand débutant au grimpeur confirmé. Nombreux sont ceux qui font là l’expérience de leur première grande voie. Et grâce à un climat doux, cette destination est idéale au début de chaque saison. C’est dans ce canyon de Paklenica que j’ai démarré l’escalade il y a une vingtaine d’années. Depuis, je suis revenu chaque année. Même aujourd’hui, lorsque je traverse ce canyon à pied, je me souviens de l’instant où j’ai posé la main pour la première fois sur ces prises calcaire anguleuses, de mon état d’excitation, de ma gestuelle maladroite aussi.

Il y a deux ans, je me trouvais sous la portion la plus raide de la face Anića Kuk avec Hayden Kennedy ; nous étions chargés de sacs lourds remplis de matériel d’escalade. Nous avions l’esprit libre et prêt à vivre la nouvelle expérience à laquelle nous invitait le mur au-dessus. Une semaine de rires, de bavardages tous azimuts, de taquineries… autant de bons moments passés sur la falaise et en dehors qui avaient filé trop vite. Tandis que nous cherchions une méthode pour notre ascension en libre et faisions les idiots, nous sommes tombés d’accord sur l’envergure de la voie et le challenge que ça représentait. Malheureusement, Hayden est décédé et pour moi il découvre désormais ailleurs ses lignes parfaites, je suis sûr qu’il arbore le même sourire et la même décontraction partagées cette semaine-là.

Nous parcourons souvent le monde, visitant différents continents à la recherche de nouveaux défis verticaux. Occupés par cette démarche, nous ne parvenons pas toujours à prendre conscience que notre « ligne reine » nous attend certainement plus près que ce que nous imaginons. Peut-être est-ce parce que notre objectif est réglé sur une trop longue distance et que les choses à proximité paraissent floues. Lorsque j’étais plus jeune, l’escalade était tout pour moi et représentait le but de l’existence. Avec les années, les choses ont un peu changé et à présent je vois plutôt l’escalade comme un moyen de m’aider à trouver un équilibre et comme un catalyseur de développement intérieur.

Inspiré par la qualité et la complexité du challenge, j’ai commencé à penser à cette voie de manière obsessionnelle. Mais les conditions se sont évaporées dans la chaleur estivale, tout comme mon énergie. Même si grimper ces surplombs en libre en une journée restait totalement inimaginable, j’étais décidé à ne pas laisser tomber. Après un hiver de préparation intensive, je suis revenu pour vérifier si c’était devenu légèrement plus facile. Mais non. Pourtant comme pour tout challenge dans la vie, je n’ai jamais pensé que ce serait facile. Tenter des voies difficiles me rappelle toujours à quel point il faut apprécier les petites choses. Découvrir une micro prise de pied, exécuter les pas avec plus de précision ou respirer simplement plus profondément pour trouver le bon rythme, voilà ce qui rend l’expérience si unique.

Un autre mois passé à alterner travail et jours de repos s’était écoulé. Je pouvais lentement voir les pièces du puzzle s’assembler. Je gagnais en confiance mais aussi en nervosité au fur et à mesure que je m’approchais de l’objectif auquel j’avais consacré tant d’énergie et de détermination. Dans ces moments-là, je me suis demandé plusieurs fois : Qu’est-ce-que le succès exactement ? Au début de ma carrière de grimpeur, je croyais que le succès en escalade signifiait uniquement “clipper le relais” ou atteindre le sommet de la paroi dans le style souhaité. Mais avec l’expérience j’ai compris une chose qui est en lien avec plusieurs aspects de la vie. Le succès est relatif ! Serait-ce vraiment un échec si je ne réalisais pas cette voie ? Ne serait-ce pas là le véritable échec si je ne m’amusais pas et ne faisais pas de mon mieux quelle que soit l’issue ?

C’est pour moi une véritable source de joie et d’inspiration d’expérimenter tout le processus d’adaptation aux difficultés. Ce sentiment d’être un gamin lâché au beau milieu d’un magasin de bonbons est celui que je poursuis et je me sens vraiment vivant lorsque je trouve un challenge qui provoque ce sentiment. Dans ces moments-là, on n’a besoin de rien d’autre sur terre, sauf des “jouets” qui rendent possible notre expérience. Le point positif est que ces émotions peuvent être liées à n’importe quelle autre chose dans la vie qui nous passionne vraiment.

“L’escalade, rien que l’escalade”, je me disais. Ce jour de printemps ordinaire ne présageait pas particulièrement une victoire mais peut-être qu’il me fallait ça en fait, lâcher la pression intérieure, tandis que mon esprit réussissait à convaincre mes muscles fatigués de ne pas abandonner.

En arrivant au sommet de la falaise, dans la lueur de nos frontales, mon cerveau n’a pas vraiment eu conscience de ce qui venait de se passer. Je me sentais avec l’esprit plein et vide à la fois. La satisfaction remplissait l’espace habituellement occupé par la concentration et jamais auparavant je n’avais ressenti un tel sentiment de plénitude après avoir terminé un projet d’escalade – un projet qui s’est avéré être bien plus que ça. Des années à le convoiter, deux saisons d’entraînement acharné et 27 jours d’essais ont été nécessaires pour rendre ce voyage possible, du point de départ jusqu’à l’épilogue. Ce projet n’aurait pu se réaliser sans toutes les personnes qui ont cru en moi, m’ont rejoint dans la voie et m’ont écouté me plaindre des difficultés. Sans le soutien et l’enthousiasme de tout le monde, je n’aurais écrit aucune de ces lignes et l’expérience n’aurait pas eu lieu. Je remercie chaleureusement toutes ces personnes !

La ligne a d’abord été ouverte en 1984 à l’aide de techniques d’artif par le légendaire trio slovène composé de Silvo Karo, Janez Jeglič et Franček Knez. J’ai pour ma part réalisé la première ascension en libre en libérant toutes les longueurs, en tête, en une journée. Il s’agit d’une voie de 350 mètres de long, avec quatre longueurs entre le 8a+ et le 8c et les autres jusqu’au 7b+. Les ouvreurs ont baptisé la voie Spomin c’est-à-dire « la mémoire » et après réflexion, leur choix était parfait.

Je joins une photo de Hayden et moi tranquilles au relais, en train de faire une pause musicale et de bavarder. Il y a une incroyable vire taillée de deux places au milieu du plus gros surplomb, sur la longueur entre 8c et 8b+.

Ce pote me manque, et pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui et aux bons moments qu’on a partagés. Mais c’est ainsi que va la vie semble-t-il... Voilà pourquoi il ne faut pas hésiter à la savourer autant que possible avec les personnes qui comptent dans notre vie.

—Luka Krajnc


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