Seb Bouin est mis à rude épreuve dans MOVE

 


 

Q&R:

Qu’est-ce que cela implique pour toi de travailler une voie comme "Move" (9b/9b+) ?

Cette voie située en Norvège est devenue un objectif en soi, une motivation pour m’entraîner et pour progresser. Travailler et essayer de réaliser cette voie représente tout un processus qui m'a demandé et me demandera de l'investissement, de la rigueur, des sacrifices, et de la motivation.
Le niveau de cette voie se situe au-delà de ce que je maîtrise actuellement. Mais j'aime essayer ce qui me parait impossible ou très compliqué à atteindre. Le combat n’en sera que plus dur mais beaucoup plus intéressant. J'ai besoin de repousser mes limites et de me dépasser avec un objectif extrême. C'est devenu un mode de vie.
En essayant cette voie je veux voir jusqu’où je suis capable d'aller.

Seb Bouin
Photos: Raphael Fourau
 

Pourquoi choisir cette voie? Pourquoi si loin de la France?

Lors de mon premier voyage à Flatanger en 2013 avec Adam Ondra et Eric Grandelius nous avions développé et équipé quelques voies dans cette immense grotte. 

Ce lieu m'avait complètement dépaysé, tant par le paysage que le rocher et les bonnes conditions pour grimper. En effet l'été est frais ce qui est plutôt positif pour essayer des voies dures. Le style des voies me plaisait, du gros dévers avec un granit superbement sculpté. C'est donc une destination qui m'a donné envie de revenir.

Lors de ce premier voyage Adam avait équipé plusieurs voies dont "Move". La première partie de cette voie est cotée 9a, ce qui était pour moi un bel objectif à l'époque. Cependant il n'y avait pas de fin à proprement parler. Je voulais une voie qui sorte quelque part et pas qui s'arrête en plein milieu d'une autre voie. J'ai donc équipé une variante qui permettait de rallonger le "premier 9a". J'ai nommé cette voie "Little Badder" (en hommage à mon anglais déplorable de l'époque).

J’ai mis deux semaines à réaliser la première ascension de cette voie. Pendant ce temps Adam travaillait et enchainait "Move"9b/9b+.

"Move" représentait quelque chose d'assez exceptionnel et inatteignable à l'époque. C'est n’est que la suite logique de l'essayer maintenant et je suis content car je pensais cela impossible auparavant. Cette voie me motivait depuis toujours.

Entre 2013 et maintenant j'ai réalisé d'autres voies dans cette grotte, dont "Thor's Hammer".

Après avoir réalisé une trentaine de voies entre 9a et 9a+/b, je voulais passer à l'étape supérieure.


Quels sont les défis posés par un projet aussi loin géographiquement ?

La première difficulté avec un projet aussi loin de chez soi est de ne pas pouvoir revenir quand on le veut. Il faut l’enchaîner pendant le voyage. Ce n'est pas comme une voie à côté de la maison où l'on peut revenir quand on se sent en forme. Il faut être présent sur le moment. La date limite du retour rajoute une bonne pression qui peut parfois être dure à gérer. Le problème étant que cette voie était bien au-dessus de mon niveau. La réussite était donc incertaine et le pari un peu fou. 

Il est nécessaire d'accepter cette part d'incertitude pour mettre toutes les chances de son côté. Si je pensais sans cesse aux différentes contraintes je pourrais perdre ma concentration et mon objectif de vue au final. C'est comme une compétition : même si c'est loin, dur, que l'on est malade, etc. il faut se focaliser sur l'objectif pour oublier tous les sacrifices et toutes les contraintes. Il faut se recentrer sur le plaisir qu’on y prend et le moment présent.

 

La deuxième difficulté est de rester focalisé sur une même voie durant tout un voyage. Même si c’est un plaisir d'essayer un projet il est assez difficile de ne pas faire de pause durant tout un voyage, de ne pas changer d’air en essayer une autre voie. La diversité est à la fois une source de motivation et de tentation.

Le meilleur compromis que j'ai trouvé a été de faire des voyages relativement courts (deux semaines) en Norvège pour pouvoir revenir en France, essayer d'autres voies et m’entraîner. Ça me permet de me changer les idées et de progresser physiquement. Cela dit j'avais attaqué la saison très tardivement (fin Juillet) pour cause de formation au DE Escalade en milieux naturels. De ce fait j'avais jusqu'à septembre pour finir le projet. Ça ne me laissait pas énormément de temps pour faire des allers-retours, aussi j’ai décidé d’alterner des voyages de deux semaines avec des périodes d’entraînement de deux semaines.


Pourquoi le nom "Move"? A quoi ressemble la voie ?

La difficulté physique de cette voie se situe à 50 mètres du sol. Il y a un pas de bloc sur une épaule qui pose problème dans l’enchaînement. Ce mouvement est la clef de la voie, d'où le nom. Ce pas de bloc est très dur à maitriser quand on est déjà entamé physiquement. Il faut donc l'apprendre pour en connaître chaque mouvement et pouvoir l’enchainer avec la fatigue accumulée dans la première partie.

Cette voie se décompose en deux 9a consécutifs. Un premier de 45 mètres toute en continuité qui demande de l’endurance, suivi d'un second de 10 mètres qui est très bloc. Le problème de cette voie est que le 9a bloc se situe après le 9a de conti. Ce premier 9a peut déjà te prendre toute l'explosivité nécessaire pour faire le pas de bloc qui suit. Il faut arriver à réaliser le premier 9a sans problème de façon à parvenir dans le second complètement frais.

Mon problème dans cette voie était plus la maîtrise du pas de bloc que le problème de continuité. J'ai consacré un voyage entier au travail de ce deuxième 9a afin de bien l'intégrer.

J’ai trouvé ce mouvement très exigeant et il m’a coûté cher. J’ai dû me préparer spécifiquement. Durant les phases d'entraînement je réalisais des séries d’exercices de musculation qui avaient pour objectif de renforcer mes épaules. Ça m’a permis d'être plus solide dans ce fameux crux.

Comment as-tu travaillé cette voie ?

Ma méthode de travail est assez originale. Je ne commençais pas systématiquement du bas. J’avais fixé une corde statique au début du second 9a. Ça me permettait d'essayer d'abord la fin de la voie. Une fois que j'ai réussi à enchaîner cette partie j'ai déplacé la corde statique un peu plus bas pour essayer le reste en étant plus fatigué. Et pour finir j'ai essayé depuis le bas. Cette méthode est super car on peut être en réussite même si on ne réalise pas la voie. On se fixe des objectifs intermédiaires.

Lors de mon premier voyage j'ai passé tout mon temps sur la section finale. Je savais que je devais d'abord maitriser cette section avant de pouvoir vraiment essayer cette voie, mais je n'ai pas réussi à enchaîner cette deuxième section durant mon premier voyage... C'était très frustrant d'être venu pour essayer la voie et de ne même pas avoir pu enchaîner cette dernière partie. Deux options s'offraient à moi : abandonner, ou redoubler d'effort et m'entraîner spécifiquement. J'ai voulu tenter à nouveau ma chance lors d'un deuxième voyage. Entre temps je savais qu'il fallait que je m'entraîne sérieusement. C'était un peu fou de vouloir retourner là-bas alors que je m'étais pris une bonne rouste.

En termes d'entraînement ça voulait dire qu’il ne fallait pas lésiner. Au programme escalade quotidienne à la Ramirole dans les Gorges du Verdon, la grotte aux devers, et des séries d’exercices pour mes épaules tous les deux jours. C'était le menu pendant mes deux semaines de « pause » en France.

L'entraînement a payé. Lors du deuxième voyage j'ai réussi à enchaîner la deuxième partie (le 9a intense) le deuxième jour. Après ça j'ai commencé à essayer la voie d'un peu plus bas pendant le même voyage.

Pour pouvoir se dépasser il faut accepter l'échec, l'analyser, en comprendre les causes et combler ses lacunes.
 

Quelle est ta méthode d’entrainement ?

Je ne peux pas m'entraîner seulement en salle ou avec des exercices de musculation. Il faut que je grimpe en extérieur quoiqu'il arrive sinon je perds toute motivation, et la motivation est cruciale pour réussir de gros projets. Logiquement j'ai mis au point ce système d'entraînement avec des voies en extérieur tous les jours et mes exercices le soir tous les deux jours. C’est comme ça que j’ai pu atteindre le niveau nécessaire avec le peu de temps que j’avais. Le seul problème est que je n’avais pas assez de temps pour me reposer. Ça ne me paraissait pas très important sur le moment mais ça s'est révélée être une erreur fatale de ma part...

 
 

Back in the valley we all smiled. What a line, what day, what a team!

Où en est ta progression sur cette voie ?

Pendant le deuxième voyage j'ai principalement travaillé la voie. J'ai fait un essai sérieux depuis le bas le dernier jour et je suis tombé dans le mouvement de bloc. Entre le deuxième et le troisième voyage j'ai suivi le même entrainement que précédemment.

Pendant le troisième voyage j’ai commencé à payer le fait de ne pas avoir pris de repos entre les phases d'entraînement et d'essais. J’ai commencé à saturer mentalement et physiquement. Mes épaules me faisaient mal, mes doigts aussi. Ma motivation a diminué. Pendant cette session je suis tombé 7 fois au mouvement de bloc après des départ depuis le bas. J'ai fini par me blesser au doigt au niveau d’un ligament. C’était la conséquence d’avoir accumulé trop de tension mentale et physique.

Il n'y a donc pas eu de réussite cette année, mais beaucoup de progrès qui me permettront de revenir plus fort l'année prochaine. J'ai beaucoup appris lors de ces voyages, de par mes erreurs et ce que j'ai entrepris. Cette expérience va me permettre d’éviter de faire les mêmes erreurs et de revenir mieux organisé. "Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends." Nelson Mandela.

Le chemin vers la réussite est long et compliqué et c'est ce qui le rend intéressant.


Quelle est la clef de ta motivation ?

La motivation est primordiale pour moi dans ce genre de projet. Je n'ai pas réussi à la garder intacte jusqu'au bout. Quand l'envie n'est plus là à 100% il est très difficile de poursuivre l’effort. Il faut trouver l'équilibre entre l'entêtement et le plaisir.

La voie, le lieu et l'émulation m’ont tellement motivé que je me suis trop investi physiquement et mentalement. Il m'est même arrivé d’aller en Norvège tout seul pour grimper avec les locaux. Au final toute cette expérience reste incroyable. J'espère avoir l'opportunité d’y retourner et de revenir sur cette voie en temps voulu.

--Seb Bouin